A l’école, la poésie
Une démarche d'animation en classe
Des activités poésie au CDI
Le Promenoir de Poésie Contemporaine

Entretien avec Sylvie Dallard
Entretien avec Patrick Joquel
Des éditeurs pour le jeune public ... et les autres

La poésie : quelques réflexions personnelles


Le poème est un lieu de rencontre. C'est aussi l'occasion de rencontres. Avec un public jeune ou non. Régulièrement, je vais rencontrer des enfants dans les établissements scolaires de la maternelle au lycée, mais aussi dans les bibliothèques, les salons du livre. J'anime des entretiens avec des jeunes et des adultes, des ateliers d'écriture, des lectures publiques, seul ou avec d'autres poètes et des musiciens. Les rencontres avec le public, avec les lecteurs, donnent du sens à ma démarche d'écriture. Et il importe, à mon sens, de dialoguer autour de cette "impérieuse nécessité" parfois un peu mystérieuse qui m'amène sur les chemins du poème.


A l’école, la poésie

Le statut de la poésie dans l’école française a considérablement évolué depuis une trentaine d’années. Des poètes (par ailleurs enseignants), des enseignants (par ailleurs poètes) ont grandement contribué à une approche et à des pratiques nouvelles. Jacques CHARPENTREAU, Georges JEAN et d’autres ont tout à la fois aidé à connaître la poésie contemporaine et à redécouvrir le patrimoine poétique français et étranger. Ils ont favorisé l’émergence d’une édition de la poésie, notamment destinée au jeune public. Dans l’école elle-même, la poésie n’est plus désormais unique objet d’une appréhension scolaire et statique. Elle n’est plus considérée comme une curiosité archéologique ou un support exclusif au travail de la mémoire. Elles est à lire, à dire, à écrire. En un temps où les ateliers d’écriture n’étaient pas à la mode, Jean-Hugues MALINEAU a tout particulièrement favorisé cette pratique de l’écriture, longtemps considérée comme une chasse gardée pour on ne sait qui.Ainsi, les enseignants qui le désirent disposent d’outils pédagogiques qui leur permettent d’aborder de manière vivante une poésie vivante elle aussi.
Mais l'enseignant n'est pas un poète. Pas nécessairement. Pas davantage qu'il n'est un musicien ou un plasticien. Or, si les Instituts de Formation des maîtres inscrivent dans leurs programmes de formation initiale et continue des modules concernant la musique et les arts plastiques, il reste encore beaucoup à faire pour que l'institution Education Nationale donne aux enseignants les moyens de développer des pratiques actives et pertinentes de la poésie, de sa lecture, de son écoute, de son écriture.
Enfin, de tous les outils que l’on peut utiliser pour aborder la poésie avec des enfants et des jeunes, il convient de ne pas oublier les recueil des poètes eux-mêmes.
Il est vrai que très souvent, les enseignants sont gênés par la difficulté de trouver des recueils, tant l’édition de la poésie est d’abord portée par des petites maisons d’édition moins soucieuses de leur chiffre d’affaire que de l’exigence de qualité, et travaillant souvent avec de faibles moyens de diffusion. C’est pourquoi je vous propose quelques pistes.


Des éditeurs pour le jeune public

Les éditions Motus ont été créées par François David. Elles réalisent des livres-objets, et publie une collection jeunesse : Pommes Pirates Papillons".

Les éditions Rue du Monde ont été fondées par Alain Serres. Le catalogue en dit long sur l'esprit militant d'Alain Serres, et sur la grande estime qu'il a pour l'enfant. Actuellement, Rue du Monde développe une collection anthologique de poésie.

Les éditions Soc et Foc sont une petite structure associative qui développe une activité éditoriale d'excellente qualité. Les livres sont réalisés avec un grand soin. Le catalogue est important, et l'activité éditoriale est actuellement davantage tournée vers la jeunesse.

Patricia et Jean-Louis Troïanowski ont fondé les éditions Pluie d'étoiles pour offrir au jeune public les poèmes qu'ils ne trouvaient pas dans le monde éditorial existant. Les recueils qu'ils publient montrent un souci de pédagogie de la poésie évident.

Les éditions Milan publient en collection de poche trois séries de recueil de poésie destinés à trois publics d'âge différent : Benjamin (dès 6-7 ans), Cadet (dès 7-8 ans) et junior (dès 10-11 ans).

Les éditions Donner à Voir développent plusieurs collections et proposent une poésie accessible au public le plus large. Ils proposent, notamment, une collection nouvelle destinée au jeune public : Zipoé.

Et ausi les éditions associatives Clapas, une page présentant les éditeurs de poésie en Belgique, et une autre les éditeurs de poésie au Québec, les éditions pré # carré.

Retrouvez l'adresse de l'ensemble des éditeurs qui publient pour le jeune public sur le site Ricochet. Pour voir les adresses, cliquez ici.


Une démarche d'animation en classe

Quand il s'agit d'animations scolaires, une rencontre réussie, c'est toujours une rencontre préparée Voici une trame qui pourra bien sûr être aménagée. Je propose toujours qu'il y ait un avant et un après.

Avant la rencontre
Une ou deux semaines avant l'animation, il est bon d'échanger un courrier au moins, à l'initiative des enfants (peut-être à l'incitation de l'enseignant...). Si le courrier arrive assez tôt, je réponds par lettre. Il m'arrive de répondre par fax, et éventuellement par courrier électronique. Il est indispensable que les enfants aient été en contact avec mes poèmes. C'est en effet eux qui sont le premier "lieu" de la rencontre avec le lecteur. De cette lecture (ou de cette écoute), de cette fréquentation en tous cas dépend la qualité de la rencontre, des questionnements des enfants, des émotions à partager. Vous pouvez découvrir l'ensemble de mes recueils sur ce site.

La rencontre
Le jour de l'animation, j'établis généralement le contact par un moment de lecture à haute voix de poèmes. Les miens, mais aussi les poèmes de poètes que j'aime, souvent aussi des textes de mes récentes lectures. C'est le premier échange. Plaisir d'entendre, prise de conscience que le poème s'incarne, qu'il est une parole portée par une voix. Découverte aussi que chaque poème doit trouver sa voix, différente de celle des autres. C'est là un premier temps de mise en espace sonore du poème.
Après cette première approche, temps d'apprivoisement mutuel, un échange de type questions/réponses est souhaitable. Ce moment permet généralement aux enfants de satisfaire leur curiosité. Il y aura sans doute des questions plus intéressantes que d'autres, mais après tout, aucune n'est interdite. Toutefois, les enfants auront pu auparavant en parler entre eux et avec l'enseignant. Ce qui me semble important, c'est de favoriser là une vrai moment d'échange et d'écoute. Par expérience, c'est une occasion fréquente de vivre des moments intenses de vérité partagée.
Dans un troisième temps, je propose aux enfants une démarche d'écriture, en fonction du temps dont nous disposons, des textes lus dans la première partie de la rencontre, et des attentes éventuelles de l'enseignant et des enfants. Importance du rythme plutôt que de la rime. Exploration des sensations, de la langue, travail sur les mots, les sons. Respect du silence. L'écriture pourra s'effectuer individuellement, en groupe ou collectivement.
La rencontre peut durer de 45 minutes (pour les CP, par exemple) à 1 heures 30 (pour des CM) ou deux heures (pour les plus grands de collège ou de lycée). Vous pouvez découvrir des textes écrits avec des jeunes au cours d'animations ou dans leur prolongement ainsi que des textes écrits avec des adultes.

Après la rencontre
Après l'animation, il est souhaitable de prolonger en classe les activités engagées pendant la rencontre. Un échange de courriers, fax ou courriels est souhaitable. Il entretient l'intérêt et la motivation.


La poésie au C.D.I.

une séance de lecture
Bocal à poésie
Ateliers au CDI

Voici le déroulement d'une activité de lecture de poésie au CDI du Collège Trouvé-Chauvel (Sarthe). Cette activité d'environ 45 minutes à 1 heure s'est déroulée à plusieurs reprises avec des élèves de sixième, cinquième et quatrième.
Prévoir pour une classe de 25 élèves environ soixante à cent recueils de poésie en privilégiant absolument les
recueils d'auteurs (plutôt que les anthologies) et les contemporains (plutôt que les classiques). Surtout, ne pas se limiter aux ouvrages publiés dans les collections jeunesse. On aura réparti les livres (8 à 12) par table pouvant accueillir 4 à 5 élèves, pas plus, ainsi qu'une douzaine de marque-page pour chaque élève.
A chaque séance, l'adulte animateur (moi, en l'occurence) accueillait les élèves par la lecture à haute voix de quelques poèmes contemporains (cinq à dix minutes au maximum). Cette activité de parole écoutée met en lumière une dimension fondamentale du texte poétique :
le poème est une voix, et la parole s'incarne. Il importe que les élèves soient dans de bonne condition d'écoute. Les élèves sont ensuite invités à s'installer aux tables préparées et à découvrir les recueils. Précisez-leur l'objectif : feuilletage des livres dans un premier temps (à l'endroit, à l'envers) et repérage de textes (merci les marque-page !) pendant un quart d'heure au moins. Inviter les élèves à découvrir plusieurs livres. Ils peuvent marquer ainsi autant de textes qu'ils le désirent. Après ce temps de découverte, Chacune et chacun recopiera un texte qu'il a aimé. Il n'aura pas besoin de dire pourquoi le texte lui plaît. Et pourquoi pas deux ou trois s'il le souhaite. On sera parfois surpris de voir la boulimie de recopie qui saisit parfois certains élèves.
Des variantes :
On peut bien sûr préférer travailler avec une demi-classe.
Dans ce cas, nous avons parfois dédoublé l'activité : un groupe avec le documentaliste, un groupe avec le professeur. Nous avons aussi mis au point une autre activité autour d'une exposition très légère : Carrés de l'hypothalamus. Nous avions exposés dans une salle, d'un côté les dessins infographiques d'Yves Barré munis chacun d'un numéro, et de l'autre côté les 15 poèmes correspondants (d'Alain Boudet soi-même) équipés chacun d'une lettre. Nous avions proposé aux élèves de regarder les dessins, puis de trouver pour chacun d'eux quel était le texte correspondant. Une feuille préparée permettait aux élèves de noter leurs choix (une vingtaine de minutes). Comme pour la séance de lecture décrite plus haut, cette séance commençait par un temps de lecture à haute voix (5 à 10 minutes).
La séance se terminait pas une mise en commun. Celle-ci prenait la forme suivante : l'adulte animateur lisait à haute voix un texte. Les élèves proposaient leur(s) choix en les justifiant : quels indices les ont guidé dans leur choix ?

Une animation mise en place par Odile Capitaine au CDI du collège de Mondoubleau. Prendre un bocal à poissons rouge, car l'objet est sympathique et insolite. Le décorer comme l'on veut, pour attirer l'attention du poète en herbe. Y inscrire la règle du jeu : j'ai le droit de prendre un poème du bocal si j'en dépose un moi même, que je l'ai créé, recopié tout où en partie... veillez à ce que l'auteur et le recueil soit cité pour les éventuels curieux. Voilà, ça marche un certain temps... ensuite il faut entretenir l'intérêt.

Ateliers de poésie mis en place par Odile Capitaine au CDI du collège de Mondoubleau.
L'idée était de faire découvrir aux élèves différents aspects des textes poétiques. Les élèves, par demi-classe sont venus deux fois une heure au CDI pour travailler sur six ateliers "tournants".


Le Promenoir de Poésie Contemporaine

Depuis 1995, les Amis des Printemps Poétiques ont mis en place un Promenoir de Poésie Contemporaine. L'objectif est de permettre à tous ceux qui le souhaitent, et tout particulièrement aux enseignants, aux bibliothécaires, aux médiateurs du livre en général et à tous les amateurs de poésie, de découvrir l'actualité de l'édition de poésie, particulièrement celle des "petits éditeurs".
Le Promenoir compte plus de 1000 titres. Je me charge de l'indexation de tous les ouvrages qui nous parviennent avec le logiciel documentaire du CRDP de Poitiers (BCDI2). Tous les livres sont ainsi présentés en ligne sur internet (voir, sur la page d'accueil la rubrique "Consultez 1200 titres en ligne"). Le fonds continue au fil des jours de s'enrichir, avec l'aide active des éditeurs qui nous font confiance en nous envoyant leurs ouvrages en service de presse, sûrs que nous assurons l'nformation militante des lecteurs.
Vous pouvez trouver les adresses de l'ensemble des éditeurs pour le jeune public sur le site Ricochet. Pour cela, cliquez ici.


Présentation d'une partie du Promenoir dans une formation de médiateur du livre en décembre 2000.


Entretien d'Alain Boudet avec Sylvie Dallard, professeur de lettres à l'université de Québec

A votre avis, quelle est la place de la poésie dans la vie littéraire française actuelle ?

Il existe des hiatus considérables, à l'heure actuelle, de plusieurs points de vue :
- beaucoup de personnes écrivent de la poésie (du moins le pensent-ils), mais peu de personnes en lisent.
- Les médias n'accordent pratiquement aucune place à la poésie en France. Ce ne fut pas toujours le cas. Quoi que l'on en pense, il y a quelques dizaines d'années existaient des émissions de poésie à la radio et à la télévision. Seule la radio consacre maintenant une place à la poésie contemporaine. La télévision, la presse quotidienne écrite l'ignorent.
- Les éditeurs qui disposent de moyens financiers importants et qui pourraient (devraient faudrait-il dire) éditer les poètes contemporains ne le font pas. Souci mercantile : la poésie ne se vend pas, ou plus exactement ne se vend pas vite, comme un produit de consommation courante, ce que sont devenus les autres produits éditoriaux, à grand renfort de publicité. La conséquence, c'est que l'édition vivante de la poésie aujourd'hui est faite par des petites structures éditoriales animées par des passionnés.
- l'institution (écoles, instances culturelles) aborde trop souvent la poésie sous un angle " archéologique ", et n'est pas suffisamment soucieuse de faire se rencontrer des lecteurs d'aujourd'hui et des écrits d'aujourd'hui, dans le respect, bien sûr, du patrimoine poétique francophone.

Comment concevez-vous le rôle de la poésie dans la vie ? dans votre vie ?

Comme le hasard fait bien les choses ! J'ai, comme animateur en poésie, quelques slogans, du genre " La poésie, la vie! " ou " La poésie, ça bouge la vie ! ". Il y a, selon moi, un relation fondamentale entre la poésie et la vie des gens. Pourtant, peu de personnes ont été à même de lire ou d'entendre de la poésie depuis qu'ils ont quitté l'école. C'est, bien évidemment, en partie parce que tous les relais d'écriture et de lecture (journaux, magazines, médias en général) ont évacué la poésie, ne gardant qu'une vague impression de flou, d'éthéré, que l'on retrouve parfois dans la publicité. Mais c'est aussi parce que les institutions ont baissé les bras : école, bibliothèques, centres culturels...). C'esr cette conviction qui m'a amené à créer parallèllement en 1984 deux associations :

* Donner à Voir, qui propose éditions, lectures publiques, expositions, animations (sur internet : http://www.sarthe.com/donneravoir/)

* Les Amis des Printemps Poétiques qui organisent depuis 15 ans une manifestation en poésie de 10 jours dans une petite ville rurale de la Sarthe : La Suze, 3600 habitants (voir le site internet signalé plus haut).

Il faut ajouter qu'il existe à l'heure actuelle un mouvement lent mais réel de familiarisation à la poésie. On voit à la fois apparaître de l'écrit poétique dans le métro, les gares, et l'école s'ouvre à la poésie vivante. Mais il existe, là encore, de grandes disparités.
En ce qui me concerne, la poésie, c'est aussi nécessaire qu'aimer, respirer, boire, manger..

Pourquoi avec-vous choisi la poésie comme moyen d'expression ?

L'ai-je choisi ? Je n'en suis pas sûr. Je crois bien davantage que ce mode d'expression, rythmique, respiratoire, vital, s'est imposé à moi.
Enfant unique, j'ai passé mon enfance souvent seul. Mes parents travaillaient. Je parlais à voix haute. A voix intérieure. Les mots étaient mes amis. Ils le sont encore.

Quelle idée vous faites-vous du poème par rapport aux autres formes d'art et d'expression ?

A mon sens, la poésie est de l'ordre de l'essentiel. Elle exclut toute mièvrerie, toute futilité. (Elle n'exclut pas pour autant le jeu. C'est important, le jeu. On se dispute parfois quand on joue. Le jeu met en oeuvre tout l'être).
Je pourrais dire autrement que le poème est une marche vers l'essentiel, et peut-être vers le silence. Il peuple le silence. Le poème, ce sont des mots qui font images, et du silence autour et dedans. Un cristal de pur silence.
En cela, il s'accommode bien de la rencontre de la musique et des arts plastiques. Sans que la musique ne soit de la mise en chanson, ni que les arts plastiques soient de l'illustration. Ils fonctionnent parfois en écho. C'est ce que j'essaie de faire à chaque fois que je prépare un livre en travaillant avec un plasticien. C'est aussi ce que je fais en travaillant avec des compositeurs.

En quoi la poésie est-elle pour vous un art du langage ?

Soyons clair. Je ne suis pas attiré par les approches expérimentales qui font du langage et de la langue un terrain de manoeuvre et d'expérimentation. Les résultats sont souvent hermétiques, et n'intéressent que le sérail. Eluard disait : " la poésie coule de source ". Tout est là. Est poète celui qui, dans une lente maturation de son écriture, pétrit tout à la fois ce qu'il vit et ce qu'il dit, trouvant un style qui s'impose à lui bien plus qu'il ne le choisit. Il y a, dans cette avènement du poétique, une part de mystère, de transcendance, de don, que je ne saurais définir. Je sais le dire, simplement.

Quand et comment écrivez-vous ?

Ecrire, c'est avant tout écouter-voir. Pour écrire, il me semble nécessaire d'accéder à une qualité de silence pour laisser monter en moi les mots, échos de ce qui m'habite et m'entoure. Il faut un certain " isolement ". Mais il est tout aussi possible dans le métro aux heures de pointe que sur une plage bretonne en hiver. C'est cette aptitude qui rend possible l'attention. Le poème, c'est d'abord cela pour moi : une attention avant d'être une intention.
La plupart du temps, j'écris en marchant ou en roulant sur des carnets, au crayon (mes carnets sont parfois illisibles !).J'écris beaucoup aussi en Bretagne. Je vous envoie l'un de mes livres, publié aux éditions " Donner à Voir " dont il est question plus haut. Tous les textes ont été écrits en marchant (sauf un) en des lieux différents, à des heures différentes (même la nuit), des saisons différentes, et par tous les temps.

Comment définiriez-vous votre approche poétique par rapport à certains courants ?

Je ne sais trop. Il paraît que j'écris une poésie claire. Je vous envoie une avis formulé par quelqu'un d'autre que moi. Je ne suis pas le mieux à même de me situer, même s'il me paraît indispensable de réfléchir à ma pratique d'écriture.

Avez-vous l'impression que les poètes actuels ont une audience ? Une influence ?

J'ai déjà un peu répondu en ce qui concerne l'audience. Il m'est arrivé de rencontrer des lecteurs ou des auditeurs qui m'ont dit : " ce que vous avez dit là, c'est exactement ce que je ressentais . " ou : " j'ai l'impression que c'est pour moi que vous avez écrit cela ". Ou encore : " J'aurais pu le dire aussi, si j'avais trouvé les mots ". L'expression " passeurs de mots " pour les poètes prend alors tout son sens. Nous sommes des " preneurs de parole ". Nous sommes de gens de parole, et non des gens de discours.

Pensez-vous que les jeunes sont encore sensibles à la poésie et attentifs à elle ?

Oui, et pas seulement les jeunes. Tout est une question de rencontre. Le poème, c'est le lieu de la rencontre. De soi avec soi. De soi avec les autres et des autres avec eux-mêmes.

Considérez-vous que certains moyens pourraient favoriser cette écoute, et parfois cette passion?

Sans doute. Il faudrait, pour reprendre mon propos du début, que l'information passe, et que l'école joue son rôle, cultivant aussi l'être. S'apprendre autant qu'apprendre.

Le poète est-il davantage, selon vous, solitaire ou solidaire ?

Pourquoi opposer les deux termes ?
Je ne suis pas, dans ma démarche, favorable à une écriture de combat, une écriture militante, partisane. Je ne sais pas faire cela. Les meilleurs poèmes d'Eluard, de Guillevic ou d'Aragon ne sont sans doute pas ceux écrits dans un élan militant. Mais d'un autre côté, les poèmes de la résistance, parce qu'ils parlent de l'homme, qu'ils jaillissent du tréfonds de la révolte, de la lutte, qu'ils passent davantage par le ventre que par la tête (lyrisme ?) ont une portée universelle.
Il y a une dimension solitaire de l'écriture qui fait sa fécondité. La rencontre avec soi passe par là. Mais se trouver soi-même, trouver le ton juste, suppose une telle attention (loin de l'égocentrisme) que l'altérité, l'humanité, l'universel sont tout proches. S'écrire, écrire avec son être, c'est écrire avec tout être. C'est rejoindre cette part de soi qui est aussi celle des autres. Etre solidaire, n'est-ce pas aussi cela ?

Comment définissez-vous la spécificité poétique ?

Je n'ai pas trouvé de définition, puisque c'est cela que vous me demandez. Y en a-t-il une ? Le poétique est peut-être dans l'aptitude qu'ont les mots à créer une image qui nous renouvelle, nous rejoint, nous transcende, nous accompagne ... " Donner un sens neuf aux mots de la tribu " comme le disait, je crois, Mallarmé ?

Par quel livre ou quel poème aimeriez-vous que votre oeuvre soit abordée ?

Deux recueils : Les mots du paysage et Quelques instants d'elles. Comme tremplin. Comme aussi proche de moi que possible. Je vous envoie une biobibliographie complète.


Entretien d'Alain Boudet avec Patrick Joquel

Patrick Joquel : Alain Boudet, qu'est-ce qu'écrire pour vous ?

Alain Boudet : Écrire, c'est pour moi une manière d'être, faite d'attention à ce (à ceux) qui m'entourent, et qui trouve écho en moi. C'est une manière d'être "à fleur " des choses, des. êtres, des événements. C'est une sensibilité aux ambiances qui favorisent cette relation.

Écrire, c'est une manière d'être. Une manière d'être engagé.

J'ai le sentiment d'être une petite fabrique d'écrits.

Écrire n'est jamais séparé de lire, ni de dire. Au moment de noter les mots sur la feuille, ils sont déjà incarnés dans ma voix. Ils ont une couleur vocale, un ton, une hauteur, un volume. Écrire est toujours, pour moi, le fruit d'un dire intérieur.

Écrire des poèmes, cela suppose une sensibilité au mot. Le situer dans son épaisseur, le placer avec ses racines, dans le poème. C'est ainsi que le mot lui-même, expression de l'être, occupe l'espace de la feuille ou de la voix, apportant avec lui un cortège d'autres mots qui s'agencent, se mettent en place.

Écrire, lire de la poésie, c'est pour moi un exercice de grande humilité à l'égard des mots. Les accepter. Admettre les surprises qu'ils nous réservent. Leur résistance à nous parler. Accepter de les aimer sans les comprendre tout à fait, tout entiers. Les accueillir, simples et vivants. Muets, parfois. Le poète est un mâcheur de mondes et un marcheur des mots.

PJ: Vous écrivez tous les jours ?

AB : J'écris par intermittence. Il y a des journées où je n'écris pas, mais à toutes je veille. Etre poète, c'est peut-être vivre en état permanent de veille sensible. En état de constante disponibilité. Il n'y a aucune journée où je ne lise pas un poème.

PJ : Vous dites que le poète est un veilleur permanent pouvez-vous aller plus loin dans cette définition du poète ?

AB : C'est quoi être poète ? Question simple, évidente, mais réponse difficile. Je prends souvent deux images

- Écrire, c'est être un pommier. Longtemps, avant même que le fruit n'apparaisse, l'arbre prépare son fruit dans le creuset des saisons. Un jour, le fruit est là, mûr, offert, prêt à l'échange. Écrire un poème, ce n'est pas plus difficile que faire une pomme. Pas moins non plus. Le plus difficile, c'est d'être ouvert à l'alchimie de cette naissance.

- Etre poète, c'est pour moi être comme une éponge. Il s'agit de tout prendre, de tout absorber, d'être sensible à tout ce qui m'entoure. Faire œuvre de poésie, c'est exprimer ce qui m'imbibe, trouver l'unité de l'éphémère, du multiple, du dépareillé. Trouver du sens à l'insignifiant. Trouver le sens de l'insignifiant.

PJ : Poésie pour adulte ? Poésie pour enfant ? Pourquoi pas poésie pour un corps de métier ou pour tel mois de l'année.... Que pensez-vous de cette classification, de cette mise en tranche d'âge de la poésie ?

AB : Je me méfie de ce que l'on appelle la poésie pour "enfant". C'est un vocabulaire de marchands. On trouve dans les librairies des recueils de poèmes pour les enfants qui prennent les enfants pour ce qu'ils ne sont pas des êtres sans épais-seur, sans angoisse, sans expérience, oscillant entre le "je ", le "jeu " et le "joli ". C'est, pour moi, une poésie indigne.

Je crois qu'il ne faut pas considérer l'en-fant comme un fonds de commerce. Il ne faut pas le prendre pour l'imbécile qu'il n'est pas. Et les éditeurs à large vitrine sont tentés de le faire, eux qui proposent pour la jeunesse des ouvrages anthologiques essentiellement, et ne cherchent pas à éditer, à découvrir parfois des poètes peu connus.

Je me suis toujours efforcé lors de mes rencontres avec des enfants ou des jeunes, de la maternelle au lycée, de dire des poèmes qui me touchent, et qui, je pense, par la magie de la voix, rejoignent souvent l'un ou l'autre. Souvent plusieurs. Parfois beaucoup. De même, je lis souvent aux adultes, lors de soirées, quelques poèmes que des enfants ont aimés. Parfois aussi des textes qu'ils ont écrits. Et la même magie opère.

C'est qu'il me semble que le poème touche en nous le nerf de l'enfance. Nous réagissons, sensibles comme on l'est d'une blessure, d'un nerf à vif. Souffrance ou chatouille ? C'est selon. Et c'est aussi important dans un cas que dans l'autre.

PJ : Que dit le poème ?

AB : Le poème peut tout dire. L'amour et la mort, le soleil et la pluie, les larmes, la souffrance, la joie, l'oiseau. Les petites fleurs des champs... aussi. Mais pas d'abord. Pas essentiellement.

PJ : Vous écrivez, vous avez publié dans des collections pour enfants ?

AB : Si je me méfie des poèmes écrits tout spécialement pour les enfants, je crois que l'on peut faire des livres pour eux. Ce n'est pas seulement le choix des textes qui importe. Bien plus, c'est le choix de la médiation le format, la mise en page, les caractères, le parti-pris de l'illustration. Tout livre pour enfant doit toucher aussi les adultes. L'enfant qui est en chacun d'eux. Tout livre pour enfant doit être un chemin pour grandir

PJ : Que diriez-vous à un maître ou à une maîtresse d'école qui voudrait vivre en poésie avec et dans sa classe ?

AB : Qu'on ne peut proposer de poèmes aux enfants que si l'on en lit soi-même. Et qu'il faut en proposer plusieurs plutôt qu'un seul. C'est dans ceux que l'on aime qu'il faut puiser ceux que l'on choisira de présenter Avec respect pour l'auditoire. Dans l'acte de lecture, le but n'est pas de choquer, mais de rejoindre.

PJ : Et l'écriture en classe ?

AB : Écrire avec des enfants, c'est apprendre avec eux à écouter et à voir. C'est laisser venir les mots. C'est ensuite les entrechoquer, écouter les bruits que font leurs rencontres, saisir les étincelles qui naissent de leurs chocs.

PJ : Rime ou pas rime ?

AB : C'est une question souvent abordée lors des rencontres avec les jeunes lecteurs. Comment répondre autrement qu'en citant l'Art Poétique de Verlaine ?

La rime est pour moi un instrument. Rien d'autre. Si elle s'impose, elle a sa place. Mais je ne la recherche pas. Ce qui compte, c'est la musique des mots, la mélodie qu'ils font entre eux en s'enchaînant les uns aux autres. Plus que la rime, c'est le rythme qui importe.

PJ : Finalement qu'est-ce qui importe dans le poème ?

AB : Ce n'est pas seulement ce qu'il dit. C'est ce qu'il me permet à moi lecteur, d'y ajouter. C'est la charge supplémentaire d'émotion. Peu m'importe que je partage, en définitive, une émotion commune voulue par l'auteur. Bien plus, c'est que sa parole déclenche en moi l'émotion.

Lire de la poésie, ce n'est pas décrypter un message. C'est plutôt libérer en soi un flot par la parole d'un autre. Un flot d'images chargées d'émotions dont quelques-unes seulement sont communes au lecteur et à l'auteur Le poème, c'est le point de rencontre, part commune à deux sensibilités.

Lorsque je lis de la poésie, les poèmes qui me plaisent sont ceux auxquels j'adhère par la voix ou le regard, sensuellement. C'est ainsi qu'ils prennent sens. Ils demeurent pour moi insensés si j'y suis insensible.

PJ : Une conclusion à ce riche entretien ?

AB: La poésie n'est pas ailleurs, ni là-bas. Elle est ici. Partout où vivent, travaillent, jouent, aiment, souffrent et meurent les hommes. Partout où les uns et tes autres, retrouvant leur regard d'enfance, percent t'enveloppe quotidienne des habitudes pour montrer la vie, nos vies, enfin déca-pées, sous un jour nouveau.

La poésie, c'est la parole qui éclaire ce dont elle parle d'un point de vue particulier. Et ce point de vue est différent pour chaque poète. Peut-être même varie-t-il àchaque instant.

PJ : Alain Boudet, merci.



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